Fume, c’est du belge !

 

“Fume, c’est du belge” ! Voilà une réplique culte de l’inspecteur Bérurier, né de la plume de Frédéric Dard.

Au-delà des romans policiers signés sous le pseudo de San-Antonio, cette expression est entrée dans le langage “courant”.

Dernièrement, j’entendais Eric Antoine, le magicien-humoriste fou, prononcer cette phrase au cours d’un de ses spectacles. Cela m’a donné envie d’en savoir plus. J’ai donc entrepris quelques recherches.

Cette expression a plus que probablement un sens trivial dans les œuvres de San-Antonio.  Ce serait une invitation à une certaine action qui aurait permis à Bill Clinton de la sortir – l’expression ! – devant Monica Lewinsky. Faut-il y voir un rapport avec l’illustration choisie pour cet article ? A vous, amis lecteurs, d’en prendre ou non la responsabilité 

“Fume, c’est du belge” fait, en réalité, référence à l’excellente qualité du tabac belge et plus spécialement de celui produit dans la vallée de la Semois (Semoy).

Un peu d’histoire

Le tabac est consommé par les Indiens pour ses propriétés magiques et médicamenteuses. Il est introduit en Espagne dès 1492 grâce à la découverte du continent américain, et notamment de Cuba, par Christophe Colomb.

Ce n’est pourtant qu’en 1560 que Jean Nicot (à l’origine du terme nicotine), alors ambassadeur de France à Lisbonne, fait parvenir de la poudre de tabac au roi François II pour soigner ses migraines. C’est un succès et la culture du tabac démarre alors outre-Quiévrain.

Déjà fortement taxée par le Cardinal Richelieu en 1629, la culture du tabac est considérée comme un monopole de l’état. Elle devient même interdite pendant toute une période. Enfin, le tabac importé est soumis à de très lourdes taxes douanières.

On comprend donc que le commerce illégal et la contrebande s’organisent au fil du temps avec les pays frontaliers ou proches (Angleterre, Pays-Bas et Suisse notamment).

Et en Belgique ?

Commencée au XVIIe siècle, la culture du tabac, également présente du côté d’Anvers et de Tournai, se concentre surtout dans la vallée de la Semois, affluent de la Meuse.

Les conditions climatiques y sont plus favorables que partout ailleurs dans le pays : ensoleillement, humidité et sol schisteux.  Par ailleurs, la culture en fond de vallée protège les plants du vent et des variations atmosphériques importantes. La qualité du tabac de la Semois tient dans son arôme prononcé et sa faible teneur en nicotine.

La culture atteint son apogée dans la première moitié du XXe siècle.

Un des tabacs les plus célèbres est le Vieux Bohan, dont la qualité exceptionnelle fait sa réputation au-delà de la frontière franco-belge.

À cause de la taxation très élevée dont il fait l’objet en France, le tabac y coûte, peu après 1830, 3 à 4 fois plus cher qu’en Belgique (1).

On comprend donc aisément qu’un trafic s’organise et que le tabac de la Semois soit l’objet d’une contrebande bien huilée.

Durant l’entre-deux guerres, les contrebandiers, appelés les Passeurs de Lune, se servent de chiens dressés, capables de parcourir 50 kilomètres avec plusieurs kilos de tabac (et de café) sur le dos. C’est, en fait, un trafic à double sens qui s’organise. En effet, ces mêmes chiens apportent, de France, du vin, de l’alcool, de la farine ou encore des parfums.

De là est donc venue l’expression « Fume, c’est du belge ». Cette origine était la garantie d’un double plaisir : fumer un tabac de qualité à un prix hors concurrence.

Ce trafic va perdurer jusque dans les années soixante du siècle dernier.

La contrebande n’existe donc plus, mais rien n’a changé. Le tabac est nettement plus taxé en France qu’en Belgique. Résultat : bon nombre de fumeurs français des départements du Nord à la Moselle viennent se ravitailler dans les magasins belges de la zone frontalière.

La Route du tabac

https://www.et-si-nous-partions-en-voyage.com/fume-c'est-du-belge
Séchage du tabac – Crédit photo : Maison Martin

En 1951, la culture du tabac occupe encore 575 hectares. La production atteint 12 millions de plants, ce qui donne 1 000 tonnes de tabac sec. Aujourd’hui, la culture a quasiment disparu. Il ne reste plus, en effet, que 3 artisans.

Les raisons de la disparition du tabac de la Semois sont multiples. La rentabilité devient trop faible et une grande partie des plants est détruite par le mildiou.  L’arrivée massive du tabac américain et la concurrence de la cigarette, préférée à la pipe, font le reste.

En se promenant dans la vallée du côté de Bouillon et de Vresse-sur-Semois, on peut encore voir, çà et là, les hangars et les plants avec leurs boudriots (grandes perches de bois).

Cette culture, jadis florissante, a fait la réputation de la Semois. Le 2 juin 2018, la Route du tabac a été inaugurée. Longue de 120 km répartis sur 2 boucles à travers les communes de Bouillon et de Vresse, elle permet de découvrir les témoins et souvenirs de cette activité.

Les guides, dépliants et cartes sont disponibles dans les différents relais de tourisme de la région. Vous pouvez aussi télécharger les informations sur le site de Wallonie Belgique Tourisme : https://walloniebelgiquetourisme.be/fr-be/content/itineraires-voiture-route-du-tabac-de-la-semois  

En cours de route, allez donc rendre visite aux artisans encore en activité.

À Corbion, vous pourrez rencontrer Gaëtane et Vincent Manil (Tabac Semois). Vous découvrirez leur atelier et le petit musée du tabac, qui relate la fabrication de la plante jusqu’à la pipe. Vous comprendrez ainsi les raisons de la qualité du tabac de la Semois. Vente sur place. 

Tabac Semois : rue du Tambour 10 à 6838 Corbion-sur-Semois – (0)61.46.81.29   http://www.tabac-semois.com   

Toujours à Corbion, arrêtez-vous chez Jean-Paul Couvert, planteur et fabricant, qui poursuit l’activité créée par son grand-père en 1912.

Manufacture (et vente) de Tabac Semois Jean-Paul Couvert : route de Bouillon 49 à 6838 Corbion-sur-Semois – (0)61.46.60.02 – www.tabacsemois.com  

À Bohan, c’est la famille Martin qui vous accueillera dans son atelier et son magasin où vous pourrez acquérir les fruits de sa production.

Maison Joseph Martin : rue de France 1 – 5550 Bohan-sur-Semois – (0)61.50.01.58 – www.maisonmartin.be

(1) « La culture du tabac est libre en Belgique et le tabac étranger ne paie en douane qu’environ 4  francs par 100 kilogrammes. En France, le produit de la culture est livré entièrement à l’état et le monopole qu’il exerce élève à 7 ou 8 francs le prix du kilogramme de tabac fabriqué alors que l’ouvrier belge peut se le procurer pour 2 francs ou 2 francs cinquante centimes » (La Revue Nationale / Librairie polytechnique, 1839).

Et vous, connaissiez-vous l’expression “Fume, c’est du belge” ? 

 

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